mercredi 14 septembre 2016

Rencontre avec Madame Rap !



Si vous êtes assidus, vous connaissez mon intérêt tout particulier pour le Rap. Si vous avez la mémoire courte quelques articles sauront vous la rafraîchir ici et ici. De même, vous n'êtes pas sans connaître les réflexions que la question du féminisme a déjà inspirées sur le blog. Aussi, c'est assez naturellement que j'ai découvert le site Madame Rap qui comme Eloïse Bouton, qui s'est aimablement prêtée au jeu de l'interview, aime à le dire est "plus qu’un site internet et une association, Madame Rap est aussi un label, un shop en ligne et un espace d’information et d’éducation alternatif".

Je vous laisse ainsi découvrir l'interview d'Eloïse Bouton, fondatrice de Madame Rap.

1. Pouvez-vous nous présenter Madame Rap ?

J’ai lancé Madame Rap en août 2015 parce que j’en avais assez d’entendre des clichés récurrents sur les femmes et le hip hop du type « II n’existe aucune rappeuse digne de ce nom » ou « Le rap est la musique la plus sexiste ».  La DJ et productrice Emeraldia Ayakashi a rejoint l’aventure quelques mois plus tard et nous avons fondé une association de loi 1901 dédiée à la mise en lumière des femmes dans le hip hop. Aujourd’hui, Madame Rap recense plus de 1000 rappeuses du monde entier et propose des news ainsi que des interviews d’artistes internationales en français et en anglais. Plus qu’un site internet et une association, Madame Rap est aussi un label, un shop en ligne (http://madamerap.bigcartel.com/) et un espace d’information et d’éducation alternatif qui a pour mission de célébrer les féminismes, l’art et les cultures urbaines et de leur offrir une réelle visibilité !

2. Pourquoi avoir créé un espace d’expression dédié aux femmes et au milieu du Rap alors que des sites spécialisés dans le Hip-Hop existent déjà ?
Madame Rap est le premier site dédié aux femmes dans le rap en France. Les sites spécialisés existent mais aucun n’est consacré aux rappeuses, ou alors seule une faible proportion de leur contenu y est consacrée. L’idée était donc visibiliser des femmes qui sont actives sur la scène hip hop depuis des années mais n’accèdent pas toujours aux médias mainstream et sont boudées par les labels.

3. Selon vous, quelle place occupe le Rap aujourd’hui en France ?

Le rap occupe à la fois une place majeure – c’est la musique qui vend le plus –  et une place mineure – très peu de médias grand public en parlent. Je pense que le rap souffre de discrimination de classe et/ou de racisme ordinaire.

4. Peut-on parler d’un phénomène Rap féminin en France ? 

Certes, des figures de proue existent (Keny Arkana, Casey, etc) mais alors que le rap inonde les ondes et les cours de récré, elles semblent encore réservées à un public d’aficionados ? Quels sont selon vous les freins au Rap féminin grand public (type Diam’s avant sa retraite anticipée) ? Les femmes seraient-elles plus (trop ?) cérébrales ?

Il existe des rappeuses en France (Madame Rap en a recensé 35 et il en reste beaucoup que nous n’avons pas encore ajoutées) mais je n’aime pas le terme « rap féminin » car cela laisserait entendre qu’il existe un style de musique inhérent à notre sexe biologique. Mais aussi parce que cette expression suggère que les femmes ne sont capables de faire qu’un style de rap, celui « de leur vagin ». On peut trouver autant de rappeuses que de styles différents, donc je préfère dire « des femmes qui font du rap », ou des rappeuses pour éviter les amalgames.
Il est vrai qu’elles demeurent invisibilisées ou absentes des médias. A mon avis parce qu’elles s’autocensurent, notamment par manque de role models, puis parce que lorsqu’elles parviennent à décrocher un rendez-vous en maison de disque, ces dernières les incitent souvent à abandonner le rap pour se lancer dans le chant, perçu comme plus « vendeur ». Ensuite, les médias les ignorent. Je ne sais pas vraiment pourquoi. J’imagine que c’est la conséquence de (mauvais) calculs mais aussi parce que les rappeuses font peur. C’est la seule musique où on peut trouver autant de femmes non blanches, aux morphologies et religions diverses, issues de classes populaires, et qui parlent de leur quotidien, de politique, de sexualité, de violence et de plaisir sans tabou.
Quand les médias parlent d’elles, ce sont souvent pour de mauvaises raisons. On va dire que Liza Monet est une ancienne actrice porno, que Shay est sexy ou que Casey est « masculine ». Comme toujours, les femmes sont réduites à leur apparence et niées dans leur statut d’artistes, parce que leur discours est déroutant à entendre pour des hommes blancs bourgeois hétérosexuels hyper normés, ou toute personne qui raisonne comme eux.

5. Lorsqu’un homme s’attaque à certaines femmes, il est taxé de misogynie. La misandrie nous guette-t-elle si une rappeuse dénonce les comportements de certains hommes ?

Etre taxée de misandre guette malheureusement toutes les femmes qui dénoncent des comportements sexistes ! Donc les rappeuses ne sont pas épargnées.

6. Les enjeux du Rap français sont-ils similaires à ceux du Rap américain ?

Je ne pense pas. Aux Etats Unis, les rappeuses me semblent beaucoup mieux intégrées, même si elles subissent aussi du sexisme. En France, depuis Diam’s, c’est le néant absolu au niveau médiatique. Les maisons de disques ne prennent aucun risque non plus, et l’un dans l’autre, personne n’a tenté de promouvoir une version française de Missy Elliott, Ange lHaze ou Iggy Azalea. A mes yeux, l’enjeu en France est d’oser, de prendre des risques, d’ouvrir l’espace et de percevoir ces femmes comme des artistes à part entière.

7. La France est-elle visionnaire ou à la bourre s'agissant des Rappeuses ? Quels sont les pays, bons élèves porteurs de pépites ?

Je pense avoir déjà répondu à la question ! Oui il y a un problème en France qui, comme toujours, dézingue la culture américaine et son capitalisme effréné pour finalement l’imiter (mal) dix ou vingt ans plus tard… Les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou l’Amérique Latine semblent être de meilleurs « élèves », même si là aussi, les femmes sont discriminées.

8. Vous contestez souvent l’opposition Rap/Féminisme mais pour vous être féministe, c’est quoi ?

Etre féministe c’est croire en l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. En tous points.

9. Quelle relation selon vous entre Rap et féminité ? Cette relation est-elle la même en France et Outre-Atlantique ?

Le rap a une relation ambivalente à la féminité normée. Aux US, les premières MCS jouaient sur l’appropriation de codes ultra virils qu’elles reprenaient pour les moquer ou acquérir une certaine crédibilité. Cette tendance a évolué au début des années 1990 avec des artistes hypersexualisées qui s’autodéfinissaient comme des « bitches ». C’est seulement dans les années 2000 que sont apparues des rappeuses plus « dégenrées », notamment avec l’essor d’une scène queer, inspirée de la ball culture et de l’électro grime. En France, on a 10 ou 20 ans de retard. On en est encore au stade où l’idée d’une femme qui rappe ne semble pas acceptée…

10. Si vous deviez enseigner le Rap dans les écoles, quel serait votre programme de l’année ?

Je pense que j’organiserais des cours mixtes avec différent.e.s intervenant.e.s, du rap, du graff, de la danse, des discussions, des ateliers de création artistique et je proposerais à mon acolyte Emeraldia Ayakashi de les initier au deejaying parce que là aussi, les femmes y sont très minoritaires ! Je pense que l’éducation joue un rôle clé dans la perception de cette musique. Au lieu de se dire que les jeunes ne doivent pas écouter une musique violente et grossière (gros cliché), il serait intéressant d’aborder tous les tabous : la drogue, le sexe, les armes, les violences, l’homophobie, le racisme, le sexisme… Parce que le rap n’est pas plus violent/sexiste/etc que la société. Il en est seulement son reflet.

11. Quels sont à votre sens les sujets de société actuels qui offrent une source d’inspiration potentielle au Rap ?

Il faudrait le demander aux rappeuses et rappeurs ! Mais comme ces artistes s’inspirent de leur quotidien et de notre époque, les sujets ne manquent pas. J’aimerais néanmoins que les rappeurs osent davantage traiter de sexisme et d’homophobie de manière constructive.

12. Si vous deviez créer une loi, quelle serait-elle ?

Ça n’a rien à voir avec tout ça, mais je changerais la loi sur l’exhibition sexuelle (article 222-32 du Code pénal). Vu que je suis la première femme condamnée en France pour exhibition, après avoir utilisé mes seins comme outil politique dans le cadre d’une action féministe, je me sens directement concernée ! Idéalement, je rédigerais quelque chose du style : « L’exhibition sexuelle est le fait de montrer son sexe en public avec une intention sexuelle, sans se soucier du degré de consentement d’autrui. »

13. Quel(le) rappeur/rappeuse (vivant ou mort) pour un dîner ?

Impossible d’en choisir un.e seul.e ! Missy Elliott, Queen Latifah, Angel Haze, Diam’s, 2Pac, Ice Cube, Kendrick Lamar ou Method Man !

14. En exclu, quelle est l’artiste à suivre selon vous ?

Je ne sais jamais répondre à cette question car il y en a tellement ! Tout de suite, je pense à l’Américaine Flo Kennedy, dont la dernière mixtape est juste une énorme claque.

15. Quels sont les projets de Madame Rap ? A court terme ? A long terme ?

Nous organisons une soirée gratuite à La Mutinerie à Paris le 29 septembre à partir de 19h avec un open mic de rappeuses, trois concerts de rappeuses internationales : A2N (Paris), Valore (USA) et Dinamita (Costa Rica) et un DJ set de Emerladia Ayakashi. 


Nous allons continuer à développer notre shop en ligne avec des nouveaux articles (tote bags, casquettes, sweats…). Nous avons amorcé de nombreux projets, notamment en termes de production, et nous participerons le 5 octobre à une rencontre sur la place des femmes dans le rap à la médiathèque Jean-Pierre Melville dans le 13e à Paris.


Nous avons également fait de très belles rencontres, ce qui va nous permettre de construire des ponts, de continuer à organiser des soirées et des événements et c’est très stimulant ! 

                                              ***

Un grand merci à Eloïse Bouton pour sa disponibilité et cet échange enrichissant.

Pour celles et ceux qui souhaitent en savoir davantage, rdv sur Madame Rap !

 

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