mercredi 17 août 2016

Rentrée littéraire : Dyablès de TiMalo


Sur KKISS, la rentrée littéraire est en avance ! Le timing est parfait pour contenter tout le monde, les lecteurs de plage ou des champs qui profitent encore, les lecteurs de gare ou d’aéroport qui s’en vont et les lecteurs de métro bondé qui guettent la place libre sur le chemin du boulot.

Cette rentrée littéraire risque d’ailleurs de s’étirer dans le temps car pour ma part, les vacances ont été riches en lignes englouties ! J’ai tenté de rattraper mon retard de l’année avec plusieurs découvertes littéraires (bon ok, c’était écrit en gros mais quand même, ça mérite l’autocongratulation).

Le premier à avoir accompagné mes après-midis transat entre deux : « Maman, regarde comment je plonge ! », c’est le premier roman de l’auteur guadeloupéen TiMalo : Dyablès.

Ce livre, commencé avant les vacances, m’est d’abord apparu comme difficile à aborder car pour la première fois je m’engageais dans la lecture d’un livre écrit entièrement en créole. De surcroît, celui-ci s’aventure dans une contrée qui ne me séduit pas nécessairement à savoir le fantastique. Notre cohabitation de transat ne s’annonçait donc pas  sous les auspices les plus solaires.

Oui mes origines justifient en partie le fait que je comprenne parfaitement le créole, oui j’entends parler créole depuis mon plus jeune âge (en particulier lorsqu’il s’agissait pour mes parents de me faire passer des messages « forts » du genre à te convaincre de ranger ta chambre vite fait), oui j’avais l’impression de ne plus faire de distinction entre le français et le créole dans ma compréhension. Néanmoins, le lire s’est avéré être une toute autre affaire. Peut-être surprise que j’étais par la richesse de la langue finalement pas si bien connue. Une fois ce créole littéraire appréhendé après quelques pages, j’ai retrouvé une fluidité de lecture me permettant d’apprécier pleinement cette Dyablès qui n’avait pas fini de m’intéresser.

En premier lieu pour la langue. Cette langue qui m’est familière et que je découvre riche mais que je retrouve également imagée, colorée, chaleureuse et pleine de dérision mais surtout chargée en traditions. Ce créole couché sur le papier me ramène à cette tradition du conte, de la démonstration à vertu moralisatrice (au sens noble), du sens de la métaphore si courant aux Antilles, peut-être des réminiscences de sa mère patrie africaine. A chaque page, des punchlines qui me font sourire, me font croquer dans la madeleine si chère à Proust mais surtout parlent à ma fascination pour l’écriture.

Extrait de Dyablès : l'idée ? Si les anolis (ndlr : sorte de lézard qui aime squatter les habitations aux Antilles) étaient de la viande, on ne les retrouverait pas traînant sur la première clôture venue.
Pour vous en dire davantage, un petit pitch sur l’histoire de cette Dyablès s’impose. Il s’agit d’histoires croisées, un peu à la manière des premiers films d’Iñàrritu qui racontent un phénomène étrange se déroulant en Guadeloupe. Les femmes, victimes d’actes de violence et de maltraitance perpétrés par des hommes, se transforment en Dyablès, créature sauvage, vengeresse et incontrôlable ayant pour objectif de massacrer les hommes.

Ce pitch éclair ne fait pas honneur à l’œuvre car loin de sombrer dans le carnage, le roman offre avant tout un regard affûté sur la société en général et la société antillaise en particulier. Une société matrifocale qui oublie parfois de mettre en accord ses pratiques avec la lourde place centrale confiée aux femmes. Le discours féministe est prégnant et met en exergue une femme multiple : moderne, indépendante, qui s’affirme, féminine, indispensable, qui ne se laisse pas faire mais qui pourtant ; dans cette société chaque jour en mutation et en quête de modernité ; continue de devoir lutter contre une loi du plus brutal et les traitements dégradants ou encore continue de devoir s’indigner contre un regard des autres accusateur qui oblige à accommoder sa manière d’être, de vivre pour les moins contestataires ou les plus fatiguées de lutter. En dépit d’une modernité chérie, la femme et particulièrement la jeune femme doit encore montrer patte blanche en trouvant au plus vite un compagnon pour inscrire son existence au sein de la société.

Extrait de Dyablès : l'idée ? Beaucoup de femmes étaient victimes de violence en Guadeloupe. Des femmes intelligentes, des femmes instruites, de belles femmes, des femmes qui savent ce qu'elles veulent et qui n'ont pas peur de le dire. Des femmes courageuses, des femmes patientes, des femmes douces, des femmes fortes, toute sorte de femmes étaient victimes de violence en Guadeloupe. Des femmes fatiguées de subir de telles situations et qui n'ont pas peur de le dire.
Toutes ces luttes, ces forces et contraintes, composantes du quotidien des femmes se retrouvent à travers les personnages de la fougueuse Gabryèl, de la non moins dynamique Jésika ou encore de l’attendrissante Yolén qui me font dire que cette Dyablès s’évertue davantage à dévorer les préjugés et les carcans encore présents plutôt que les hommes eux-mêmes.

Dyablès, c’est aussi un suspens digne d’un thriller qui ne vous laisse jamais anticiper la suite, de huis clos en huis clos dans l’esprit de chaque personnage, le tout ponctué de flash-back qui vous maintiennent en haleine.

Assez réfractaire aux histoires fantastiques, je n’ai pas été dérangée par cet aspect qui se distille surtout dans les dernières pages et m’est davantage apparu comme un clin d’œil à la culture antillaise empreinte des interventions de forces ou esprits surnaturels. 

Enfin, j’ai vu dans cette Dyablès une dénonciation de la moutonnerie institutionnalisée notamment au travers de la relation didactique qui s’installe entre  le vieux Klod et le jeune Jak. Une relation qui suggère la résistance des enseignements de la tradition face aux enseignements académiques qui lissent les points de vue, uniformisent les réflexions sous couvert de bien-pensance ; nuisent à la réflexion individuelle et à la responsabilisation face aux actes de chacun. Une invitation à une certaine école de la vie qui doit nous permettre de préserver notre liberté de pensée (n’y voyez aucune dédicace à Florent Pagny).


En conclusion, cette œuvre surprenante a retenu toute mon attention et mérite vraiment pour ceux qui comprennent le créole de s’y intéresser. Pour les autres, il ne vous reste plus qu’à apprendre pour être prêts lors de la prochaine expression littéraire de TiMalo que j’attends avec impatience. Bonne lecture pour les convaincus et bravo à l’auteur pour cette œuvre originale.

Pour vous procurer le roman Dyablès, rdv sur le site en cliquant ici.

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